Petite fable (faible?)

Imaginez un pays où les ingénieurs automobiles ont déterminé que l’équipement le plus efficace pour une voiture est un accélérateur stochastique, aléatoire ; quand on appuie sur cet accélérateur, on a une fois un départ brusque et rapide, une fois un départ lent et mou, une autre fois des à-coups successifs…parfois la direction fait des écarts imprévisibles.

Les gens de ce pays se sont ajustés, ils ont développé une très grande dextérité pour conduire dans ce mode, et le nombre d’accidents est comparativement faible ; ils supportent le stress de l’inattendu (les données sur la mortalité des suites du stress ne sont pas disponibles).

Ce pays produit par ailleurs des résultats remarquables (leurs ingénieurs et leurs citoyens—y compris les conducteurs—sont des gens remarquables).

Les gens de ce pays considèrent les autres (qui ont des accélérateurs linéaires, comme vous et moi) comme des mollassons incapables et incompétents…quand un extérieur doit venir vivre dans ce pays, il a une période très risquée d’adaptation les premiers temps; il y a beaucoup d’échecs : accidents mortels, ou fuite de l’intéressé "ils sont fous dans ce pays!"

Si vous leur expliquez qu’un accélérateur linéaire serait beaucoup plus sûr et beaucoup plus efficace sur le long terme (et bien meilleur pour les conducteurs), ils vous regardent de très haut : vous devez être un de ces humanistes au cœur qui saigne, un intellectuel au sang de navet…d’ailleurs leurs ingénieurs sont remarquables et ne font pas d’erreurs.

 

Quand je suis chez certains de mes clients, que j’observe le management des objectifs, j’ai parfois l’impression d’être dans ce pays imaginaire –à ceci près, naturellement, que l’accélérateur donne toujours une accélération brusque, souvent accompagnée de coups de volant brutaux ; et que le taux d’accidents n’est peut-être pas si bas que ça…

Le bon sens –et des résultats de recherche nombreux et solides—montrent que l’efficacité vient de process continus, améliorés constamment ; que les interruptions augmentent le taux d’erreur et la durée globale de la tâche ; que le système nerveux humain est effectivement incapable de gérer plusieurs tâches à la fois ; que les à-coups et le manque de sens provoquent du stress et impactent la santé des intéressés…et impactent fortement négativement l’efficacité globale.

Et, oui, les intéressés s’adaptent, certains plus facilement que d’autres (ceux-là accèdent à des postes élevés), l’entreprise développe un habitus autour de ces rythmes et des ces à-coups ; à tel point qu’à un certain moment personne n’imagine plus possible d’anticiper, de prendre en compte les contraintes de l’autre…

De temps en temps –assez rarement heureusement—un frisson parcourt l’organisation : unetelle est arrêtée pour dépression, untel a eu un accident « stupide », incompréhensible…[une des expressions du stress est la ‘violence tournée vers soi’, consciemment ou non].

 

« Ce qui nous a manqué sur le chemin, ce ne sont pas les signes, mais le courage de les voir » Max Frisch.